Auroville

Mardi 6 novembre
Depuis quelques jours nous sommes installés dans un endroit que je ne pensais pas visiter un jour ; je tangue entre surprises, désillusions et dépaysement. La communauté utopique d’Auroville, à quelques kilomètres de Pondichéry, s’est construite autour de plusieurs idées comme l’égalité, le respect de la planète, l’autosuffisance. Une ville appartenant à l’humanité. Spiritualité, mais pas de religion comme les habitants aiment le rappeler. Le travail via le volontariat est favorisé. Je suis parfois tentée d’apporter mon jugement hâtif sur certaines coutumes présentes ici. Cela ressemble de près à l’idée qu’on peut se faire, avec notre culture, d’une secte. Les portraits du couple : Mirra Alfassa la « mère » et Sri Araubindo sont affichés dans chaque café ou centre d’information. Je n’avais pas entendu parler de la mère avant d’arriver, mais ici on ne parle que d’elle. Ses citations sont affichées, tout tourne autour de sa conception de la ville telle qu’elle l’entendait avant sa mort en 1973. Pourtant, il n’y a pas d’endoctrinement, du moins apparent, on peut y rester une journée ou pour d’autres une vie. Beaucoup d’étrangers vivent ici. Des classes entières viennent lors de sorties scolaires visiter les projets de traitement de l’eau, de reforestation ou de fermes biologiques. On croise souvent des personnes de plus de soixante ans, surement des personnes ayant assisté à la formation de la communauté. J’ai senti dès mon arrivée ici que j’entrais dans un cercle fermé, et que cette entrée ne serait pas des plus aisée. Je ne compte pas m’installer ici, le but de notre venue avec Danilo était de découvrir une façon de vivre alternative qui perdurait depuis 1968. Pourtant après quelques jours mon scepticisme s’efface et je m’ouvre de plus en plus à la façon alternative de vivre des habitants.

Aujourd’hui nous sommes entrés dans le Matrimandir, matri signifie la mère et mandir se traduit par le temple. Cœur de la cité, les habitants l’appellent l’âme d’Auroville. Nous nous sommes d’abord assis autour de l’arbre central, le Banyan. Cet arbre sacré a la particularité de développer des branches qui se transforment en racines.

Dans l’arbre, je peux distinguer plusieurs familles d’oiseaux colorés et quelques écureuils. Je me concentre sur ma respiration. Après quelques minutes, nous nous dirigeons vers la structure sphérique. En contournant le bas de la structure nous apercevons avant d’y descendre une construction en forme de fleur de lotus. En s’approchant, on s’aperçoit que chaque pétale est recouvert d’un fin film d’eau. C’est une fontaine ! Mon émerveillement est intérieur et silencieux. Je déguste chaque instant sans même penser à la chance d’être dans cet endroit. L’architecture mystérieuse est délicate et regorge de secrets. Nous montons paisiblement vers la géode dorée. Un décor futuriste, minimaliste, digne d’un film de science fiction des années 70, nous accueille. Nous enfilons des chaussettes blanches, propre, repassées et pliées soigneusement en petites piles dans un renfoncement du banc circulaire. La lumière est tamisée, le son est amplifié. On peut entendre chaque pas, et distinguer les respirations des autres visiteurs. Nous allons monter vers la chambre de méditation par les passerelles longeant les parois arrondies. J’ai le sentiment d’être à la fois dans un vaisseau spatial et dans une église. Ce sentiment est déstabilisant et me rassure.

L’instant est paisible. La méditation à l’intérieur de la chambre circulaire se fait autour d’un cristal qui à lui seul diffuse la lumière d’un rayon de soleil dans l’édifice. Je pense à ce moment que j’aurai envie d’écrire au mieux mais l’expérience méditative est difficilement traduisible en mot.

Nous sommes allés visiter la communauté de Sadhana Forest en fin d’après-midi. Sadhana en sanskrit pourrait être traduit par les notions de discipline, service, routine. La communauté existe depuis deux mille trois en périphérie d’Auroville. Une famille s’est installée sur un terrain en friche, rocailleux et sec, et a décidé d’en faire une forêt. Peu à peu, de nombreuses personnes sont venues les aider, et c’est maintenant entre quarante et cent cinquante volontaires qui vivent dans la communauté. Nous avons rencontré des gens ouverts, ancrés dans la réalité. Ils ont créé une organisation de reforestation. Toilettes sèches, repas végétaliens en commun, unschooling pour les enfants. Ce dernier concept m’a tout de suite interpelé : les enfants ont un espace extérieur pour apprendre et se retrouver, mais aucun travail n’est imposé. Le concept de « non école » repose sur la confiance en la curiosité des plus jeunes et leur désir d’apprendre. Je parle à Akhil, un volontaire venu de Mumbai, et à Luke, un anglais qui a participé à la création du même projet en Haïti. Je trouve, encore une fois, certaines règles de la communauté un poil stricte comme l’interdiction de la consommation d’alcool (même s’il est rare que la consommation soit autorisée en Inde). Au delà de ça, encore une fois les volontaires sont heureux d’aider à leur manière et font en sorte de servir d’exemple pour les villages alentours, pour qui l’écologie n’est souvent pas un problème majeur au départ. Or les changements climatiques sont déjà perceptibles dans le Sud de l’Inde : les plantations et les techniques de permaculture sont des inspirations fructueuses pour les habitants locaux. Les résistants actuels sont-ils des gens comme ceux qu’on a rencontré aujourd’hui ? Le monde contemporain est-il aussi fou que ces personnes vivant de manière alternative nous le décrivent ? Les prochaines générations nous verront-elles comme des égoïstes arriérés ? Comment ne pas devenir le collabo du futur ?

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