L’influence des mythes bibliques sur la culture populaire du XXIe siècle

PSAUME 150

01 Alléluia ! Louez Dieu dans son temple saint, louez-le au ciel de sa puissance ;

02 louez-le pour ses actions éclatantes, louez-le selon sa grandeur !

03 Louez-le en sonnant du cor, louez-le sur la harpe et la cithare ;

04 louez-le par les cordes et les flûtes, louez-le par la danse et le tambour ! 05 Louez-le par les cymbales sonores, louez-le par les cymbales triomphantes ! 06 Et que tout être vivant chante louange au Seigneur ! Alléluia !

Bible Liturgique – https://www.aelf.org/bible

Le XXIème siècle offre une singulière particularité dans l’histoire de la création littéraire. Comme au développement de l’imprimerie, Internet offre au monde de nouvelles possibilités d’échange et une plus grande liberté de création culturelle. Il est possible d’étudier les références aux mythes bibliques dans des genres inattendus. Il est désormais communément admis d’étudier l’ensemble des textes de La Bible en tant que textes littéraires : non sans oublier le sacré, les exégètes depuis le XXème siècle s’autorisent à étudier La Bible en croisant d’autres œuvres littéraires ou cinématographiques. Selon Anne-Marie Baron qui a dirigé le travail de dix sept auteur pour La Bible au Cinéma dans la revue CinémAction, « tous les genres [cinématographiques] sont concernés ». On pourrait aller plus loin en disant que tous les arts sont concernés. La création de jeux vidéos, mangas, chansons, rap, architecture ; tous les domaines peuvent s’inspirer des mythes bibliques dans leur ensemble. Ici, on s’intéresse à la dynamique de transformation du mythe, qui offre des possibilités infinies d’intertextualité. Le mythe sera un terme employé dans ce développement afin de reprendre les récits bibliques et souligner leurs influences encore actuelles.

« La mémoire culturelle inférant le non-dit, la présence du mythe peut se signaler dans un texte-récepteur moyennant une économie maximale de syntagmes. […] Agrégat d’éléments narratifs récupérés et recyclables, il fait preuve d’une grande capacité de mutabilité et de syncrétisme. Ainsi le mythe, réceptible sous diverses formes, à la fois réductible et extensible, paraît doté d’une capacité transtextuelle optimale.»

Genette dans Palimpsestes

On s’intéresse aux récentes influences des mythes bibliques dans la littérature contemporaine. La littérature dans ce dossier comprend un ensemble d’auteurs, de paroliers et scénaristes. En raison de l’étude de textes ou scénarios majoritairement contemporains, on ne fera pas de distinctions entre auteurs reconnus ou primés, rappeurs ou paroliers talentueux. On n’établie pas ici de hiérarchie dans les genres littéraires et on essaie de s’intéresser à la création artistique grand public, aux séries, aux films, best sellers. Il y aura certaines omissions de par l’infinie propositions d’œuvres, mêmes en se limitant aux deux dernières décennies. Volontairement, on s’intéresse aux œuvres qui ne se concentrent pas explicitement sur les mythes bibliques mais à celles qui les évoquent presque malgré elles. Les œuvres dialoguent entre elles, les références bibliques sont importantes afin d’en apprendre sur la façon dont on lit et on comprend la bible en fonction d’une époque, et comment les auteurs s’approprient les références. La création culturelle contemporaine est imprégnée des mythes en tout genre, et la forme de désacralisation du XXème siècle semble avoir émancipé les auteurs qui ont une plus grande liberté de création, notamment dans le renouvellement des interprétations des mythes bibliques. On ne trouvera pas dans ce corpus d’études sur la Dernière Tentation du Christ de Scorsese par exemple, la saga Narnia ou bien d’études récentes directes sur les textes sacrés. On essaie d’explorer les allusions presqu’inconscientes, ou les références bibliques dans des contextes inattendus, aussi bien dans le rap que dans des séries télévisées populaires.

Comment la culture populaire du XXIème siècle s’approprie les mythes bibliques ? Qu’apportent ces références aux œuvres, aux lecteurs et aux auteurs ?

D’abord, La Bible est ancrée dans la culture commune et elle est un puits d’inspiration pour les auteurs actuels. Ensuite les références sont nombreuses, et on peut se demander en quoi elles permettent aux auteurs de partager leur foi, ou d’apporter de la spiritualité à leurs écrits : la laïcité, acquis du XXème siècle, amène aussi les auteurs à être prudents quant à leurs créations. Enfin, les allusions à La Bible donnent du relief à l’histoire, et elles invitent le lecteur / spectateur à une sorte de connivence avec l’auteur.

Pilier de notre culture littéraire, source d’inspiration pour la création culturelle contemporaine.

La Bible, sans oublier sa sacralité et son fondement religieux, est un ensemble de textes littéraires fondateurs. Les écrits sacrés sont ancrés dans le bagage culturel, ce qui incite les références de la part des auteurs, conscientes ou non : « tout auteur est avant tout un lecteur, il n’y a pas d’œuvres littéraire ex nihilo » rappelle Cécile Hussehr dans son interview pour KTO TV. Les inspirations bibliques sont donc naturellement nombreuses. Certaines allusions sont évidentes, d’autres indirectes. La science fiction est un des genres littéraires qui puise son inspiration dans les mythes bibliques, comme la trilogie de films Matrix des sœurs Wachowski. Matrix est l’une des œuvres littéraires du monde du cinéma qui fait le plus allusion à La Bible. Ici, le lien n’est pas toujours évident mais plusieurs éléments sont des références aux mythes bibliques : M. Anderson est “The One'”, un Messie inattendu dont le chemin pour sauver l’humanité peut ne pas ressembler à ce que tout le monde espérait. Tandis que Jean-Baptiste baptise Jésus dans l’eau, Morpheus tire Néo de sa prison aqueuse. Alors que Jésus meurt et ressuscite, Néo, anagramme de (The) One (L’Elu), est tué par M. Smith, pour ensuite se relever et réaliser sa position de sauveur de l’humanité. La foi et la croyance sont des motifs communs tout au long du film. Matrix n’est pas un film religieux, mais plutôt une œuvre qui rappelle des thèmes et des dispositifs littéraires que La Bible a inculqués dans notre culture. Troy à Anderson dit même : “Tu es mon sauveur. Mon Jésus-Christ personnel.” L’influence de la foi dans le domaine de la science-fiction n’est pas nouvelle. Certains des films les plus populaires de ces dernières années, comme Man of Steel, se sont inspirés de récits fidèles et les ont utilisés comme moyen de promouvoir un message fort. La Bible et une grande partie de nos créations modernes, en particulier celles qui s’intéressent à la science-fiction et à la fantaisie, ont des liens profonds, les premiers ayant influencé les seconds pendant une grande partie du siècle dernier. Selon Kwok Pui-Lan, théologienne auteur de Religion Dispatches, Avatar, le film réalisé par James Cameron – record du film le plus lucratif de tous les temps – est en fait un récit d’une histoire biblique. Plus précisément, le film révolutionnaire à succès raconte l’histoire Rahab et les espions du livre de Josué, dans laquelle Josué envoie des espions pour infiltrer Jéricho, les espions se font prendre et Rahab vient à son secours. L’intrigue du film Avatar est similaire, qui voit le personnage Jake espionner les Na’vi, se faire prendre et travailler avec eux pour les sauver, écrit Pui-Lan. “C’est une fable cinématographique, en 3D réelle, sur la façon de ‘remythologiser’ les histoires bibliques et de les interpréter de manière subversive ». On pourrait penser parfois que certains rapprochements entre les œuvres contemporaines sont discutables, que toutes les œuvres sont inspirées d’autres œuvres, en incluant La Bible elle même, et que certains thèmes sont universels et donc pas forcément à rapprocher des écrits sacrés. En effet, certains des thèmes abordés dans la Bible ont été des thèmes antérieurs à la chronologie biblique. Les grands mythes bibliques permettent aussi de parler au plus grand nombre, et de faire résonner une histoire en se servant des références de la culture commune.

La Tortue Rouge est un film d’animation de Michael Dudok de Wit, soutenu par les japonais du studio Ghibli. Dénué de paroles mais pas de son, le film présente un homme échoué sur une île, qui semble condamné à y rester. Il y rencontre une tortue de laquelle naîtra une femme. La communion entre les hommes et la nature semble apaisée, le couple aura même un enfant. La comparaison entre l’île déserte (d’abord épouvantable puis devenant accueillante, presqu’hospitalière) et avec le jardin d’Eden semble s’imposer.

« Ou encore s’agit-il d’une sorte de variation sur le mythe des origines, voire sur le récit biblique d’Adam et Eve ? Nonobstant une impressionnante scène de tsunami, on peut avoir le sentiment que l’homme et la femme qui lui est donnée vivent dans le jardin d’Eden. Mais un jardin sans rien d’interdit, et donc sans chute possible, sans faute ni péché. Comme s’il n’y avait plus d’autre horizon que l’innocence et la pureté, la mort elle-même apparaissant comme quelque chose de simple et de paisible. » Luc Schweitzer, sscc.

Pour https://www.saintgab.com/la-tortue-rouge/

Les références aux mythes bibliques sont parfois évidentes dans certains récits, et donc pleinement assumées par les auteurs, comme dans le film de science fiction Ex Machina. Ce film, réalisé en 2015 par Alex Garland, se place entre thriller, science fiction et drame. Il raconte l’histoire d’une intelligence artificielle humanoïde qui s’émancipe de son créateur. Les références théologiques et bibliques sont nombreuses avec pour commencer les prénoms des trois personnages du film : Ava, Caleb et Nathan. L’intelligence artificielle et héroïne du film s’appelle Ava. Elle effectue sept actions qui correspondent aux sept jours de la création. Elle apparaît dans une maison perdue au milieu d’une forêt. Le film ne parle pas de jardin d’Eden mais la métaphore s’impose. Son fabricant, Nathan est le seul à occuper la maison avant l’arrivée de Caleb. Le personnage de Nathan fait penser au Nathan du deuxième livre de Samuel, au chapitre 12 de l’Ancien Testament :

09 Pourquoi donc as-tu méprisé le Seigneur en faisant ce qui est mal à ses yeux ? Tu as frappé par l’épée Ourias le Hittite ; sa femme, tu l’as prise pour femme ; lui, tu l’as fait périr par l’épée des fils d’Ammone.

10 Désormais, l’épée ne s’écartera plus jamais de ta maison, parce que tu m’as méprisé et que tu as pris la femme d’Ourias le Hittite pour qu’elle devienne ta femme.

11 Ainsi parle le Seigneur : De ta propre maison, je ferai surgir contre toi le malheur. Je t’enlèverai tes femmes sous tes yeux et je les donnerai à l’un de tes proches, qui les prendra sous les yeux du soleil.

12 Toi, tu as agi en cachette, mais moi, j’agirai à la face de tout Israël, et à la face du soleil ! »

13 David dit à Nathan : « J’ai péché contre le Seigneur ! » Nathan lui répondit : « Le Seigneur a passé sur ton péché, tu ne mourras pas.

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BlueBook, la compagnie qui engage Nathan est représentée par Caleb. Elle pourrait faire penser à Google. Dans la bible, Caleb, obéissant à Moïse et dévoué au seigneur, fera l’éloge de la Terrre Promise dans l’Ancien Testament, dans le chapitre 21 du Livre de Josué.

12 Mais la campagne autour de la ville avec ses villages, on la donna en propriété à Caleb, fils de Yefounnè.

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Ici, on peut reconnaitre le Caleb de la Bible mais aussi celui de Faust. De plus, lorsqu’on découvre la cicatrice de Caleb, on ne peut s’empécher de penser à la côte d’Adam qui sert à la création d’Eve. Caleb demande à Nathan : “Pourquoi as-tu fait Ava ?” Cette question est centrale. La seule réponse de Nathan sera : “Pourquoi ne le feriez-vous pas si vous le pouviez ?” Nathan ne crée que comme un exercice de son pouvoir, comme un exercice de sa créativité. Ainsi, Ava est faite juste pour montrer les capacités de Nathan. Elle est un outil pour s’exprimer ; elle est un moyen d’arriver à ses fins. Caleb dit à Nathan lorsqu’il découvre Ava : “Si tu as créé une machine consciente, ce n’est pas l’histoire de l’homme, c’est l’histoire des dieux.” On voit aussi Ava errer dans son propre genre de jardin d’Éden. Ava rappelle la Chute dans la Genèse. Après s’être échappée de Nathan et de Caleb, elle s’habille de peau humaine d’androïdes usés (comme Dieu habille Adam et Eve de peaux d’animaux sacrifiés), et erre dans la forêt luxuriante. Eva et Caleb vont se séparer, reflétant en quelque sorte la séparation d’Adam et Eve dans la Genèse. La relation d’Adam et Ève entre eux (et avec Dieu) est brisée par leur péché, et leur mariage est entaché par la luxure et la domination. Dans Ex Machina, la relation entre Caleb et Ava est également brisée, tout comme la relation d’Ava avec Nathan. Elle va quitter le domaine, quitter Eden. Dans Ex Machina, le péché originel d’Ava n’est pas différent de celui d’Eve : le fait qu’Ava et Eve saisissent quelque chose pour lequel elles ne sont pas préparées semble avoir des conséquences mortelles.

Certaines des inspirations peuvent être explicites, au risque même d’être pour les auteurs d’être accusés de blasphème. Les références bibliques apportent aussi des souffles de spiritualité dans des domaines inattendus, comme le rap. Eminem par exemple multiplie les allusions, comme dans la chanson Walk on Water sortie en 2017 avec Beyonce sur l’album Revival : Il utilise l’image de Jésus en faisant un parallèle avec lui même, puis en mettant en avant une opposition.

[…]

I walk on water

But I ain’t no Jesus

I walk on water

But only when it freezes

‘Cause I’m only human, just like you

I been making my mistakes, oh if you only knew I don’t think you should believe in me the way that you do

‘Cause I’m terrified to let you down, oh

If I walked on water, I would drown

‘Cause I’m just a man, but as long as I got a mic I’m godlike

So me and you are not alike

Le rap français n’hésite pas aussi à puiser certaines références dans ses paroles, comme Disiz avec Moïse en 2012 :

Avec le micro en l’air, j’écarte la mer
La foule se sépare en deux, dis moi avec qui tu es?
Et qui qui qui t’es? Qui qui qui t’es?
Qui qui qui t’es? Dis moi qui tu es?
Sorti du ring y a de ça deux trois piges
J’ai vu mon art s’enlaidir, j’l’ai vu mourir
Je vois mon rap, je vois la jeunesse souffrir
La belle époque du game n’est plus qu’un lointain souvenir
La plupart des MC tentent, tentent de se nourrir
Et beaucoup d’entre eux sont devenus tous pourris
Je parle pas de flow mais les pauvres sont pourris par les sous
Font des choix par défaut, le rap est sur les genoux
Le mythe du veau d’or, je me sens comme Moïse
Touché en plein cœur dans ma banlieue en pleine nuit
Sous la lune grise, la haut sur ma colline
Je les regarde gigoter autour d’un feu de pacotilles
Trône au dessus des flammes, un totem en cuivre
Que les MC acclament, le nom de leur Dieu c’est le biff

Paroliers : Disiz la Peste / Street Fabulous

Disiz utilise un des référents culturels communs dans un rap ego centré, ce qui lui permet d’élargir son propos. Il revient sur la création de la musique dans un livret : « Nous étions en plein Ramadan, il y a sûrement un lien de cause à effet avec l’inspiration du texte. Loin de moi l’idée de me prendre pour Moïse mais il me paru pictural de prendre l’image du veau d’or pour représenter l’obsession de l’argent qui a envahit le cas français de ces dernières années. Côté musique, j’ai enfin pu travailler comme je le souhaitais depuis des années. Je demande la prod’ en pistes séparées et je fais ma sauce dans mon coin, avec mes musiciens » La musique contemporaine s’empare donc des références bibliques : Alt J est un groupe de musique britannique formé en 2014, qui multiplie dans ses paroles ou clips les références culturelles. Les internautes s’amusent à retrouver ces références qui vont de l’antiquité à l’actualité cinématographique :

Jeremiah

Looking down and you know where you’re looking on down

Do you know where you go

You’re headed on the strings

For the

E-x-t-i-n-c-t

The Gospel of John Hurt

Cette chanson fait référence à l’Ancien testament, au livre de Jeremie :

23 Je regarde la terre, et voici : c’est un chaos ; le ciel : il a perdu sa lumière.

24 Je regarde les montagnes, et voici : elles tremblent, toutes les collines sont secouées.

25 Je regarde, et voici qu’il n’y a plus d’hommes, tous les oiseaux du ciel ont fui.

26 Je regarde, et voici que le verger est un désert, toutes les villes sont détruites devant le Seigneur, devant l’ardeur de sa colère.

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Des références qui apportent au texte une profondeur immédiate

Ces références faites de façon nouvelle ou inattendue, attirent la curiosité du lecteur / auditeur / spectateur. Pour partager leur foi, afin de rendre plus accessible ce que les auteurs cherchent à nous dire, la métaphore biblique est omniprésente dans les créations contemporaines.

L’apport des références aux mythes bibliques donne une profondeur au texte. Les références offrent au récit un intérêt quasi instantanée et unanime. L’histoire gagne immédiatement en densité, et donne une part de mystère qui vient intéresser l’auditeur / lecteur / spectateur. Cela offre au lecteur ou au spectateur la possibilité de chercher ces allusions donc une occasion de se sentir privilégié s’il décèle la référence. George R. R. Martin, auteur de la série romanesque Game of Thrones devenue un phénomène planétaire avec son adaptation en série télévisée, compte La Bible dans ses inspirations, entre autre avec Tolkien, l’actualité, la science fiction récente ou la mythologie antique. La série puise ses références dans de nombreux ouvrages mythologiques classiques ou plus contemporains, et les forums d’échange en ligne pour découvrir les inspirations de l’auteur se multiplient. Les inspirations des mythes bibliques sont nombreuses, et font partie des éléments qui ont placé cette série avec les œuvres littéraires ou cinématographiques les plus reconnues. Le genre de la série télévisée, ces dernières années, a pu en effet s’émanciper du rôle de sous genre qu’on lui attribuait, à tort, grâce à des séries reconnues de façon plus ‘intellectuelle’. Dans Game of Thrones, donc, on compte un nombre impressionnant de référence aux mythes bibliques. Il existe de nombreux parallèles entre Daenerys Targaryen ou même Jon Snow et avec Jésus Christ. Concernant le personnage de Daenerys Targaryen par exemple, son histoire renvoie à l’histoire de la vie de Jésus Christ. L’histoire de sa naissance par exemple, rappelle l’Evangile de Matthieu (2 13):

« Après leur départ, voici que l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : « Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Reste là-bas jusqu’à ce que je t’avertisse, car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr. »

En effet, Daenerys dès sa naissance doit échapper à Robert Baratheon et fuir à l’étranger. Comme Jésus et les 40 jours qu’il passe dans le désert, Daenerys et son peuple passent du temps dans le désert avant de songer aux stratégies de conquêtes. Elle est aussi l’auteure de plusieurs miracles, comme le fait de marcher au milieu de flammes en faisant éclore des œufs de dragons. Elle revêt à plusieurs reprise la figure du messie. En lien avec le concept de la résurrection du Messie dans le christianisme, Daenerys renaît également du bûcher funéraire de Khal Drogo. Menant la révolution des esclaves contre leurs maîtres dans la baie de Slaver (Meereen, Astapor, Yunkai), elle pourrait aussi être rapprochée de Moïse conduisant les Israélites hors de l’esclavage des Egyptiens. La mort et la résurrection sont des thèmes récurrents dans Game of Thrones. Jon Snow est un personnage assassiné à tort par ses frères d’arme mais qui revient de la mort après plusieurs jours. Sa résurrection fait de lui le figure du Christ la plus évidente de la série. Jon Snow ressemble aussi aux représentations traditionnelles physiques du sauveur chrétien. Avoir un personnage qui ressemble beaucoup à Jésus-Christ est une allégorie littéraire courante. Avec ses qualités naturelles pour mener les foules, sa naissance mystérieuse, ses disciples fidèles au long de l’histoire, ses trahisons et son destin considéré dès le début comme important. La maladie de Jorah Mormont, qui se transforme en pierre, fait penser à la lèpre. Comme pour la lèpre, à mesure que la maladie de Jorah progresse, il est incapable de ressentir la douleur et certaines parties de son corps s’engourdissent. La peau de Jorah perd sa couleur d’origine et devient épaisse, brillante et squameuse. Jorah est aussi considéré impur de façon semblable aux lépreux du Nouveau Testament. On peut aussi s’intéresser aux représentations du Night King et de ses similarités avec l’image de Satan. Ce sont deux figures qui ont été créées à la naissance de l’humanité ou avant. Ils sont tous les deux déterminés à tuer la race humaine. Ils dirigent tous les deux une armée de démons maléfiques. Ils possèdent tous les deux des capacités surnaturelles. Ils sont tous deux représentés avec des cornes sur la tête. Et ils sont tous les deux l’incarnation même du mal. Enfin, comme dans La Bible, Game of Thrones est remplie de nombreux trônes différents, à la fois de ce monde et au-delà. Il y a d’innombrables rois et reines qui se battent et se manipulent pour régner. Et puis il y a aussi ceux qui ne sont pas intéressés à régner sur les autres, ceux qui sont simplement intéressés à conduire l’humanité au salut. On pourrait se dire que toute les histoires sont susceptibles de reprendre les même thèmes ou structures que les mythes bibliques, et qu’en plus La Bible elle même reprend des thèmes de la littérature païenne ou la mythologie antique. « L’histoire littéraire est un continuum, et l’on ne saurait jamais isoler un siècle de ceux qui l’ont précédé » comme l’évoque Sylvie Parizet dans Lectures politiques des mythes littéraires au XXe siècle. Ce qui est intéressant ici est de voir que le mythe biblique vient étoffer un récit déjà complexe, en lui donnant de la profondeur. Les spectateurs de la série s’impliquent davantage également lorsqu’ils peuvent chercher des références, faire un effort pour creuser les allusions indirectes, se sentir privilégiés s’ils les découvrent, et donc s’engager davantage dans la série.

On voit ce même phénomène dans One piece, série de manga puis d’anime crée par Eichiro Oda qui existe depuis 1997. Cette épopée autour du personnage de Luffy multiplie les références à l’antiquité, aux mythes ou à la culture occidentale ou orientale. Les fans se perdent dans les explications et jouent à retrouver les références. Ce qu’on peut noter ici est qu’un auteur japonais fasse des références claires aux mythes bibliques. Les inspirations ne se limitent plus au monde chrétien, mais aussi à la culture populaire d’auteurs orientaux inattendus. Le personnage d’Absalom, l’arbre d’Adam, Salomé, autant de personnages et d’aventures qui rappellent les inspirations bibliques. Le navire Noah est une référence à l’Arche de Noé. La Whale Island Laboon qui avale le navire Vogue Merry et son équipage rappelle l’histoire de Jonas, le cinquième des douze petits prophètes de la Bible, qui reste 3 jours dans le ventre d’un « gros poisson ».

Pieter Lastman, Jonas et la baleine, 1621, huile sur bois, 36 x 52,1 cm (Stiftung Museum Kunstpalast, Düsseldorf).

La culture japonaise est en effet une illustration culturelle des inspirations infinies possibles. Les auteurs / mangaka / réalisateurs, aiment multiplier les références. L’écrivain Haruki Murakami, dans Kafka sur le rivage, introduit le mythe biblique dans un dialogue à propos du Banquet :

« — Dans Le Banquet de Platon, Aristophane affirme que dans le monde mythique d’autrefois il existait trois types d’êtres humains. Tu connais cette histoire ?
— Non.
— Autrefois, les êtres humains ne naissaient pas homme ou femme, mais homme/homme, homme/femme ou femme/femme. Autrement dit, il fallait réunir deux personnes d’aujourd’hui pour en faire une seule. Tout le monde était satisfait comme ça, et la vie se déroulait paisiblement. Mais Dieu a pris une épée et a coupé tous les êtres en deux bien nettement, par le milieu. Résultat : il y a eu des hommes et des femmes, et les gens se sont mis à courir dans tous les sens toute leur vie à la recherche de leur moitié perdue.
— Pourquoi Dieu a-t-Il fait ça ?
— Couper les gens en deux ? Je n’en sais rien, moi. Ce que fait Dieu est généralement assez incompréhensible. Il se met facilement en colère et puis, comment dire, Il a une tendance à l’idéalisme, j’imagine que c’était une punition. Comme dans la Bible, quand Il a chassé Adam et Ève du paradis.
— Le péché originel, dis-je.
— Oui, le péché originel. (Il tient son crayon en équilibre entre l’index et le majeur et le fait osciller lentement.) En fait, je voulais dire que c’est difficile pour un humain de vivre seul.

Je retourne dans la salle de lecture lire la suite de l’histoire d’Abou-Assan le bouffon. Mais j’ai du mal à me concentrer. Homme/homme, homme/femme ou femme/ femme ? »

Murakami, Kafka sur le rivage, page 52

Murakami s’approprie deux mythes ancré dans la philosphie occidentale, en les faisant dialoguer entre eux. Cet auteur contemporain n’hésite pas à puiser son inspiration dans la culture définie comme ‘occidentale’.

Ainsi les auteurs, qu’ils soient scénaristes, romanciers ou rappeurs, réinventent toujours les mythes bibliques au XXIeme siècle. Comment la culture populaire du XXIème siècle s’approprie les mythes bibliques et qu’apportent ces références aux œuvres, aux lecteurs et aux auteurs ? Ils profitent de ces références, comme on l’a vu dans ce développement, pour partager leur foi, parler au plus grand nombre en utilisant des éléments de la culture fondamentale commune à tous les êtres humains, peut être dans un soucis de plaire ou bien pour donner de la profondeur à leur discours, offrir au récit du relief et donner au lecteur / spectateur le plaisir de découvrir le sens caché lors d’une seconde lecture. Gérard Billon écrit à propos d’Anne Marie Baron : En suspens, une question : la réception – ici par le cinéma – permet-elle de relire à nouveau (et comment ?) les textes sources ? Les mythes bibliques sont des éléments fondateurs qui s’inscrivent dans les références incontournables de la pop culture, et offrent des lectures de La Bible novatrices.

L’ÉCCLÉSIASTE
01 PAROLES de Qohèleth, fils de David, roi de Jérusalem.
02 Vanité des vanités disait Qohèleth. Vanité des vanités, tout est vanité !
03 Quel profit l’homme retire-t-il de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ?
04 Une génération s’en va, une génération s’en vient, et la terre subsiste toujours.
05 Le soleil se lève, le soleil se couche ; il se hâte de retourner à sa place, et de nouveau il se lèvera.

06 Le vent part vers le sud, il tourne vers le nord ; il tourne et il tourne, et recommence à tournoyer.

07 Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est pas remplie ; dans le sens où vont les fleuves, les fleuves continuent de couler.

08 Tout discours est fatigant, on ne peut jamais tout dire. L’œil n’a jamais fini de voir, ni l’oreille d’entendre.

09 Ce qui a existé, c’est cela qui existera ; ce qui s’est fait, c’est cela qui se fera ; rien de nouveau sous le soleil.

10 Y a-t-il une seule chose dont on dise : « Voilà enfin du nouveau ! » – Non, cela existait déjà dans les siècles passés.

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Bibliographie
BARON, Anne-Marie (dir.), La Bible à l’écran, CinémAction, n° 160, Ed. Charles Corlet, 2016. BRUNEL, Pierre (dir.), Dictionnaire des mythes littéraires, Ed. du Rocher, 1988.
MURAKAMI, Haruki. Kafka sur le rivage, Ed. Belfond traduction de Corinne Atlan, 2006 PARIZET, Sylvie (dir.), La Bible dans les littératures du monde, Ed. du Cerf, 2016.
PARIZET, Sylvie Lectures politiques des mythes littéraires au XXe siècle, Ed. Presses universitaires de Paris Nanterre, 2009.
PUI LAN, Kwok. revue Religious Dispatches.

Discographie
Eminem, I walk on water avec Beyonce sur l’album Revival, 2017. Disiz, Moïse, 2012
Alt J, The Gospel of John Hurt album This Is All Yours, 2014

Filmographie / Séries
Avatar, James Cameroung 2009
EX MACHINA, Alex Garland, Scénario : Glen Brunswick et Alex Garland, 2015
Game of Thrones, série basée sur les romans de George R. R. Martin, et créée par David Benioff et D. B. Weiss sur OCS par HBO depuis 2011
La Tortue rouge de Michael Dudok de Wit 2016
Matrix, réalisation et scénario des sœurs Wachowski, date de sortie du premier opus 2011 Man of Steel par Zack Snyder 2013
Narnia Réalisateur : Andrew Adamson d’après les romans de C. S. Lewis, premier opus au cinéma, 2005

Radio
Pierre Assouline Le Livre de Job sur France Inter, La Marche de l’histoire https://www.franceinter.fr/emissions/la-marche-de-l-histoire/la-marche-de-l-histoire-22-avril-2011

TV
Cecile Hussehr dans son interview pour KTO TV sur Bible et littérature

Webographie
Bible Liturgique AELF https://www.aelf.org
Article sur le film La Tortue rouge https://www.saintgab.com/la-tortue-rouge/
Article à propos d’Ex Machina https://www.catholicnewsagency.com/news/and-you-shall-be-like- gods-the-fierce-warning-of-ex-machina-99153
Les allusions dans Game of Thrones https://nikkipruitt182.wordpress.com/2014/02/24/252/ Gérard Billon pour Cahier Évangile n° 179. https://www.bible- service.net/extranet/current/pages/200537.html